Justice et Affaires intérieures - Coopération territoriale
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Séminaire ESPON – Les experts se sont penchés sur la dimension territoriale de la migration des réfugiés vers l’Europe

08-12-2015 / 09-12-2015

Le programme de coopération ESPON, dont le siège est à Luxembourg, a organisé les 8 et 9 décembre 2015, dans le cadre de la Présidence luxembourgeoise du Conseil de l’UE, un séminaire dédié aux aspects territoriaux de la migration des réfugiés, à la coopération transfrontalière et à la stratégie des macro-régions. La conférence, intitulée "Un monde sans frontières - Réfugiés, Coopération et Territoires", a rassemblé au Grand-Duché décideurs politiques, parties prenantes, scientifiques et experts. Elle a également été l’occasion de présenter les changements prévus pour la mise en œuvre du programme ESPON 2020.

Le programme ESPON 2020 vise à promouvoir et à renforcer la dimension territoriale européenne en matière de développement et de coopération. À travers la production d’analyses et scenarii sur le développement des territoires européens, ESPON permet d’échanger des informations, des résultats scientifiques et des bonnes pratiques utiles tant à la communauté scientifique qu’aux praticiens.

Heinz Faßmann à Luxembourg, le 8 décembre 2015
En ouverture de la première table ronde dédiée aux aspects territoriaux de la migration en Europe, Heinz Faßmann, professeur à l’Université de Vienne, a exposé les opportunités et les défis des mouvements actuels de réfugiés vers l’Europe.

Le conférencier a commencé par rappeler que le nombre de demandeurs d’asile en Europe s’était élevé à 895 000 entre le 1er janvier et le 30 septembre 2015 et qu’il était estimé à 1,4 millions pour cette seule année. S’il a triplé en Autriche à cette période par rapport à la même époque en 2014 (56 356 demandes), le nombre de demandeurs d’asile a doublé en Allemagne (331 226 demandes), a rappelé Heinz Faßmann, précisant que les réfugiés étaient originaires principalement de quatre pays : la Syrie, l’Afghanistan, l’Irak et l’Albanie.

Le conférencier a parlé d’une certaine “fragilité légale”, à l’heure où certains pays négligent les instruments juridiquement contraignants en matière d’asile. Il a à ce titre cité le régime d’asile commun européen qui a été institué progressivement à partir de 1999 par le programme de Tampere.

Pour Heinz Faßmann, l’intégration des réfugiés dans nos sociétés vieillissantes peut représenter un énorme potentiel pour le marché du travail, lorsque l’on sait que 31 % des demandeurs d’asile en Allemagne ont moins de 18 ans et 49 % entre 19 et 34 ans. Mais cela peut également représenter un fardeau, a-t-il expliqué, dans la mesure où beaucoup de demandeurs d’asile sont sous-qualifiés (65 % des Syriens et 90 % des Afghans en Autriche ont uniquement fréquenté l’école primaire).  Et en conséquence, ces demandeurs d’asile représenteront un poids pour nos systèmes sociaux et de santé, a précisé le conférencier.

Le professeur est encore revenu sur l’intervention politique au niveau européen, en citant l’établissement de “hotspots” en Italie et en Grèce, la volonté de combattre les racines du phénomène ou encore l’amélioration du système européen d’asile.  Au niveau national, on assiste plutôt à un “concours d’antipathie” (“competition of unfriendliness” dans le texte, ndlr), a-t-il regretté.

En conclusion, il a appelé l’Union européenne à “accepter et reconnaitre qu’il s’agit là d’une  mission humanitaire” et à réfléchir à des procédures d’admission collectives. En ce qui concerne les Etats membres, il leur a suggéré de prendre des décisions rapides sur les demandes d’asile, d’investir dans la formation des demandeurs d’asile ayant reçu une réponse positive et de développer un plan d’intégration cohérent.

Sandra di Biaggio du GECT ESPON a ensuite pris la parole pour donner quelques indications sur les aspects territoriaux des flux de réfugiés et de demandeurs d’asile.

Elle a indiqué qu’entre 2010 et 2015, les Etats membres avaient enregistré 2,4 millions de demandes d’asile dont 770 000 entrées irrégulières, représentant 135 nationalités. Fin 2014, 10 % des réfugiés et demandeurs d’asile en Europe avaient obtenu une réponse favorable à leur demande et en septembre 2015, le nombre de demandeurs d’asile en Europe était déjà  29 % plus grand que pour l’année précédente.

La conférencière a indiqué que l’impact sur les régions et les villes européennes était très divers, avec d’énormes pressions sur les pays, régions et villes qui constituent les points d’entrée en Italie, Grèce, Hongrie et Turquie, et du fait que 60 % des réfugiés au niveau mondial vivent en zone urbaine. Si les flux de réfugiés vont principalement en direction des pays aux conditions économiques favorables, le profil des réfugiés en termes de d’éducation, de compétences et de culture est très divers, a-t-elle précisé.

Selon elle, l’un des aspects clés est donc le développement de politiques d’intégration efficaces avec des approches bottom-up. La conférencière a également appelé à réfléchir à un éventuel soutien financier pour les villes. A ce titre, la politique de cohésion européenne pourrait jouer un rôle, a-t-elle dit.

La table-ronde sur la dimension territoriale de la migration des réfugiés vers l’Europe

ESPON - Logo
Au cours du panel de discussions qui a suivi, plusieurs experts ont exprimé leur point de vue sur la dimension territoriale de la migration des réfugiés vers l’Europe.

Daniel Rauhut, de l'Institut norvégien pour la recherche régionale et urbaine (NIBR), a souligné l’importance de distinguer les effets du court et du long terme en matière de migration. Il a insisté sur le fait que 50 à 75 % des arrivées de réfugiés se concentrent dans chaque pays dans ses deux ou trois plus grandes villes, si bien que celles-ci subissent une pression migratoire plus importante. D’où l’importance, selon lui, d’ “alléger le fardeau financier” des villes et régions qui sont le plus touchées par le phénomène migratoire.

Le conférencier a ensuite attiré l’attention sur la “migration domestique importante” de réfugiés qui a lieu en parallèle : après s’être établis pendant un certain temps dans un pays, certains réfugiés quittent les grandes villes pour se déplacer vers les petites villes et les zones rurales.

Daniel Rauhut estime qu’il n’existe pas de “méthode miracle” pour intégrer les réfugiés. “La seule ‘bonne pratique’ qui semble efficace, indépendamment des pays, consiste à impliquer la population locale dans l’accueil des réfugiés”, a-t-il dit.

Le conférencier a ensuite pointé le fait que beaucoup de réfugiés ont un faible niveau d’éducation. Dans ce contexte, il estime qu’un des défis à long terme consiste à former les réfugiés et à leur trouver un emploi.

Mart Grisel, du Réseau européen de connaissances sur les politiques urbaines (EUKN), a pour sa part évoqué les quatre défis principaux liés à l’arrivée de réfugiés :

  • la nécessité d’accueillir les demandeurs d’asile
  • la question du logement : Mart Grisel a indiqué que la plupart des pays européens connaissent des difficultés à loger les personnes qui ont le statut de réfugié, étant donné que la concurrence sur le marché du logement national est déjà forte. D’où la nécessité, selon elle, de définir de nouvelles stratégies en la matière, en passant par exemple par la mise en place d’unités de logements préfabriqués.
  • l’intégration des demandeurs d’asile
  • le soutien de la société d’accueil : “Il s’agit de trouver, dans une optique urbaine, les instruments nécessaires pour préparer les entités territoriales. Ceci peut passer par des programmes de formation pour élus locaux”, a dit Mart Grisel.

Thomas Jézéquel, coordinateur de projets d’Eurocities, a mis en avant l’engagement du réseau de villes européennes qu’il représente, fondé en 1986, pour les villes et les autorités locales. Il a plaidé pour un accès direct des villes au Fonds AMIF, pointant le fait que celui-ci met trop de temps d’atteindre le niveau local, alors qu’il s’agit précisément du niveau où l’intégration a lieu. Il a également plaidé pour un accent plus prononcé sur l’intégration dans l’agenda européen en matière de migration.

Alexis Chatzimpiros de la Conférence des Régions Périphériques Maritimes d'Europe (CRPM), a mis en avant la contribution positive de la migration pour répondre aux défis démographiques et a souligné l’importance de l’échange de bonnes pratiques entre entités locales. Il a mis en avant deux défis : la nécessité de répondre aux crises humanitaires aux frontières européennes, où “il faut distinguer les frontières terrestres des frontières maritimes”, et  l’intégration des réfugiés. “En matière d’intégration, les entités locales et régionales doivent pouvoir se servir des infrastructures et de toutes les ressources qui sont nécessaires”, a-t-il dit.

Romana Mynarikova, du Ministère allemand des Transports, a souligné l’importance que les entités locales disposent des infrastructures nécessaires pour pouvoir accueillir les réfugiés. A ses yeux, les clés de redistribution territoriale des réfugiés au sein d’un Etat doivent tenir compte du taux de chômage et de la proportion de population issue de la migration dans les régions. Enfin, elle a souligné l’importance d’éviter que naisse une concurrence entre réfugiés et familles pauvres en matière d’accès au logement.

  • Mis à jour le 09-12-2015